Ligue 1 : René Girard, itinéraire d'un homme des années 80



On ne devient pas le meilleur entraîneur de Ligue 1 en claquant des doigts. Plébiscité par ses pairs grâce à son travail remarquable et remarqué sur le banc de Montpellier, René Girard revient de loin. Passé par la case chômage, cet ex-carreleur et ancien propriétaire de librairie-presse a tout connu. Milieu-de-terrain robuste lors des belles années 80, homme fort de l'étincelant Bordeaux du charismatique Claude Bez, entraîneur adjoint de la génération dorée de l'équipe de France ou encore victime collatérale du crash de la FFF en 2008, le natif de Vauvert respire le football. Un parcours riche et semé d'embûches qui, à la veille de ce qui s'annonce être un sacre historique pour le club de Louis Nicollin, rend le succès encore plus savoureux. "Depuis trois ans, je vis quelque chose de fabuleux. Je renais un petit peu", affirmait d'ailleurs l'intéressé lors de la soirée organisée par l'UNFP ce mardi. Projeté brusquement sur le devant de la scène, ce travailleur-né, homme de l'ombre, amateur de Michel Sardou, de chevaux et du classieux batave Johan Neeskens, est une morale de La Fontaine à lui seul. A défaut d'être un long fleuve tranquille, la vie de René Girard est belle.

PÉTROLETTE ET BALLON DE FORTUNE

C'est à Vauvert, une petite commune du Gard, que le petit René Girard voit le jour le 4 avril 1954. Fils d'un employé de mairie et d'une femme de ménage, ce jeune amoureux du ballon rond n'en oublie pas de passer son certificat d'études pour autant. Quand il ne fait pas les vendanges avec ses parents, loupant ainsi le "petit déjeuner de 7 heures", le jeune adolescent de 15 ans suit son frangin, carreleur sur les chantiers. "Pendant deux ans je mettais la mobylette dans la 2CV ! Ce n'est pas une connerie !" se rappelle t-il, le sourire aux lèvres. "Je travaillais le matin et j'avais entraînement le soir, à 18 heures. Je prenais ma pétrolette pour rentrer sur Nîmes." Déjà repéré par le Nîmes Olympique, René profite de la pause déjeuner pour défier son frère - qui abhorre le football - dans un un-contre-un endiablé, avec un ballon "fait de fils de fer et de fines feuilles de papier". Bosseur et téméraire sur les chantiers comme sur le terrain, le Vauverdois véhicule ces mêmes valeurs aujourd'hui : "Moi, je ne suis pas un fainéant. Si je n'avais pas été dans le monde du football, j'aurais été ailleurs et j'aurais bossé. Et ça n'aurait pas été très grave."

Le fait est que le monde du football lui a ouvert ses portes. Car avant d'être l'entraîneur gueulard au grand cœur qu'il est aujourd'hui, René Girard a été un grand milieu-de-terrain à moustache. Footballeur romantique, il ne connaît que deux grands amours dans sa vie : le Nîmes Olympique, où il commence et termine sa carrière, et les Girondins de Bordeaux, où il connaît ses plus belles années. Régulièrement salué pour son impact physique, l'une de ses nombreuses qualités, il se vexe souvent au moment d'évoquer ce sujet. "Si on veut retenir que j'étais un joueur engagé, très bien, mais j'étais un milieu qui a mis 50 buts et pas n'importe comment. Des reprises de volée, des retournés..." se défend-il. Toujours est-il que ses aptitudes lui permettent, à 28 ans, de décrocher une première sélection et de disputer la Coupe du monde 1982. Une décennie plus tard, le carreleur est en Espagne aux côtés des Platini, Lacombe et Rocheteau, pour y disputer la plus belle des compétitions. Des souvenirs indélébiles qui resteront gravés à jamais dans le cœur d'un homme qui se définit lui même comme "quelqu'un d'assez nostalgique".

PATRON D'UNE LIBRAIRIE-PRESSE

Amoureux des années 1980 et, entre autres, de Michel Sardou, René Girard, en bon homme de variété qu'il est, avoue écouter Radio Nostalgie. "Ça me rappelle ma jeunesse, les moments où je regardais des gens qui labouraient avec des charrues", raconte-t-il. Ses souvenirs de joueur, celui qui prend sa retraite en 1991 a à peine le temps de les collecter qu'il se retrouve sur un banc de touche. Pas de dépaysement au menu, puisque c'est sur celui du Nîmes Olympique qu'il s'assoit. L'histoire d'amour se termine mal, comme beaucoup des premières aventures de René Girard en tant que coach. Au chômage, il décide d'un commun accord avec sa femme d'acheter une librairie-presse, avec, toujours, cette envie de se décarcasser. "Ce n'était pas pour rigoler, hein. On était ouverts du lundi matin, à six heures, jusqu'au dimanche midi." Jamais bien loin des terrains de football, l'enfant du Gard profite de cette période pour passer ses diplômes d'entraîneur.

Une bonne idée. En 1998, son ancien entraîneur à Bordeaux, Aimé Jacquet, fraîchement promu à la tête de la Direction technique nationale, l'invite à rejoindre l'aventure équipe de France. René Girard est l'adjoint du nouveau sélectionneur Roger Lemerre pendant quatre ans, et vit deux aventures complètement différentes : le succès de l'Euro 2000 et la débandade du Mondial 2002, en Corée du Sud et au Japon. Entre rires et larmes, joie intense et profonde déception, le Vauverdois se rappelle de cette période comme d'un moment fort de sa carrière. "Tant qu'on l'accepte et qu'on y met du cœur, le rôle d'adjoint n'est pas ingrat, bien au contraire. J'ai vraiment vécu des moments fabuleux", se rappelle t-il. Lemerre évincé, Santini intronisé, René Girard quitte les A et entraîne les U19, les U16 et, plus longuement, les Espoirs. Après une décennie passée au sein d'une Fédération française de football qui se gangrène, il est viré "sans explication", dans l'incompréhension la plus totale. "Pour des gens qui donnent des leçons de communication... Houllier voulait mettre Mombaerts à ma place. Je suis allé voir les trois intéressés, Escalettes, Houllier et Domenech. Ils savent ce que j'en pense. Quand Houllier m'a emmerdé, je lui ai dit 'va te faire...'"

UN RANCH ET DES CHEVAUX

Fort de ses expériences avec les jeunes des équipes de France, René Girard atterrit sur le banc de Montpellier en 2009. Au menu, la Ligue 1. Une première pour le club depuis cinq ans et une saison décisive dans la carrière du coach héraultais. En effet, à Montpellier, il trouve une équipe jeune et talentueuse, calquée sur le modèle des Espoirs qu'il a entraîné pendant de longs mois. "Ce que j'ai appris avec les Espoirs m'a beaucoup aidé avec mon effectif à Montpellier puisqu'il est nourri par le centre de formation. Je savais très bien que je resterais dans le vif du sujet. L'adaptation a été plus facile." Mais René Girard n'en demeure pas moins dubitatif quand au monde dans lequel vivent les jeunes aujourd'hui. "Je ne voudrais pas jouer les vieux cons, mais on est confrontés à un changement d'époque, les jeunes ne sont plus les mêmes. Ils ont face à eux d'autres pôles d'attraction." Selon lui, le métier de footballeur n'est "pas facile" de nos jours. Et si lui rêve d'un ranch et de chevaux pour l'accompagner dans ses vieux jours, il insiste sur le fait que "tout le monde pense que le foot, c'est les belles voitures et les gonzesses". Une notion du sport qu'il aime totalement erronée. "Pour moi, le foot c'est : 'combien de titres j'ai gagnés ?' Parce que tout le monde ne gagne pas de titres, vous savez ?" Les supporteurs de la Butte Paillade, qui n'ont jamais été champions de France, le savent mieux que quiconque. En attendant dimanche soir.