A Bruxelles, Salah Abdeslam refuse les questions mais livre un réquisitoire contre la justice



Une peine de vingt ans de prison a été requise lundi après-midi à l’encontre du membre des commandos djihadistes de novembre 2015.

Il a refusé de se lever à l’arrivée du tribunal, de décliner son identité et de répondre aux questions de la présidente Marie-France Keutgen sur la fusillade survenue le 15 mars 2016, rue du Dries, à Forest. Ceux qui tablaient, lundi 5 février, sur un revirement complet de Salah Abdeslam au premier jour de son procès devant la 90e chambre du tribunal correctionnel de Bruxelles en sont pour leurs frais. Le seul survivant des commandos qui frappèrent Paris le 13 novembre 2015 ne sortira pas du mutisme dans lequel il s’est muré depuis sa mise en détention en France, en avril 2016.

Alors que le tribunal souhaitait pourtant qu’il détaille la version des événements de Forest, le jeune Franco-Marocain de Molenbeek, veste claire, barbe fournie et cheveux plus longs que sur les dernières photos connues de lui, a invoqué son état de fatigue. Avant de prononcer, quand même, quelques propos hostiles à la justice et aux médias. « Jugez-moi, je n’ai pas peur de vous et de vos associés. Je ne mets ma confiance qu’en Allah », a-t-il dit, ajoutant : « Mon silence ne fait pas de moi un criminel et un coupable. »

« Il y a des preuves tangibles dans cette affaire, je veux qu’on me juge pour ça. Pas pour satisfaire l’opinion publique et les médias. (...) Les musulmans sont jugés et traités de la pire des manières, impitoyablement, sans présomption d’innocence. »

« Vous pouvez vous défendre, nous n’avons pas de préjugés », lui a objecté la présidente, sans convaincre le prévenu, qui lui a répliqué qu’il n’existait pas « d’autre divinité qu’Allah ».

A la fin de cette première journée, le parquet a requis une peine de vingt ans de prison assortie d’une période de sûreté des deux tiers contre M. Abdeslam et son complice Sofien Ayari.

Sven Mary à nouveau à la défense

Manifestement, si Salah Abdeslam avait demandé expressément à comparaître à Bruxelles, c’était uniquement pour formuler ces propos. Son avocat, Sven Mary, a ensuite demandé une suspension d’audience pour s’entretenir avec son client. Jusque-là, le prévenu, surveillé de très près par des agents encagoulés des forces spéciales de la police fédérale, n’avait pas échangé trois mots avec ses conseillers.

Me Mary avait accepté de défendre le jeune terroriste au lendemain de son arrestation, à Molenbeek, le 18 mars 2016. Trois jours après la fusillade qui opposa trois occupants de la rue du Dries à une équipe belgo-française de policiers, quatre jours avant les attentats de Bruxelles.

S’il avait d’abord dit que son client pourrait collaborer avec les enquêteurs, le pénaliste avait pris ses distances d’avec ce dernier, comparant notamment son intelligence à celle d’un « cendrier vide ». Me Mary a cependant accepté d’assumer à nouveau sa défense avant le procès de Bruxelles, estimant que cette affaire était « un procès pénal comme un autre ».
Quels sont les liens de Sofien Ayari avec les terroristes ?

L’autre prévenu, le Tunisien Sofien Ayari, arrêté en même temps qu’Abdeslam et actuellement incarcéré à Liège, s’est montré un peu plus loquace. Il a confirmé qu’il avait passé « plusieurs semaines » dans la planque de Forest, avec son complice et un troisième, l’Algérien Mohamed Belkaïd, abattu à l’issue d’un siège de plusieurs heures.

Sofien Ayari a donné, lundi, quelques autres détails sur son arrivée et sur son séjour en Belgique, tentant d’expliquer que son seul but était de trouver de l’aide pour retourner en Syrie, où il avait déjà séjourné durant un an. Il affirme n’avoir été mêlé à aucun attentat et être « parfois en désaccord » avec l’organisation Etat islamique. Il n’aurait, en outre, pas tiré sur les policiers, même si son ADN a été retrouvé sur un fusil d’assaut. Quand la présidente lui demande ce qu’il pense des attentats commis au nom de l’EI, il est évasif, refusant tout « jugement » et estimant que les auteurs doivent avoir « leurs raisons ».

Aux interrogations précises sur ses liens avec Abdeslam et avec d’autres terroristes impliqués dans les attentats de Paris et de Bruxelles, Sofien Ayari répond qu’il ne se souvient plus, qu’il n’a rien à déclarer ou qu’il a déjà « tout dit » aux enquêteurs. Il confirme cependant qu’Ibrahim El Bakraoui, l’un des kamikazes de l’aéroport de Zaventem, passait régulièrement rue du Dries. Et que, dans les flots de migrants arrivant en Allemagne, il aurait rencontré « par hasard » Osama Krayem, soupçonné d’avoir acheté des sacs utilisés pour les attentats de Bruxelles.

Palais de justice encombré

De quoi apporter de l’eau au moulin de V-Europe, une association de victimes des attaques du 22 mars à Bruxelles. Elle s’est constituée partie civile, évoquant les liens évidents, à ses yeux, entre les attentats de Paris, de Bruxelles et la fusillade de Forest. La défense d’Abdeslam conteste sa démarche.

La présidente a mis l’affaire en continuation, ce qui a permis au procès de commencer normalement. Le tribunal n’entendait manifestement pas décider d’un nouveau report alors que les débats, déjà reportés en décembre dernier, mobilisent un impressionnant dispositif sécuritaire et perturbent toute la vie du palais de justice de Bruxelles. Les contrôles renforcés à l’entrée entraînaient, lundi matin, une attente de près d’une heure.

Le Monde