A lhpital dOrlans, cette fois, on va devoir accepter de faire moins bien



Alors que le gouvernement dvoile, mardi, un plan pour rformer le systme de sant, reportage lhpital dOrlans, confront des difficults budgtaires et des suppressions de postes.

Il est 19 heures passes lhorloge de la salle de rveil qui jouxte le bloc opratoire : Christine, infirmire anesthsiste lhpital dOrlans, termine sa journe, commence dix heures plus tt. Elle travaille jusqu 48 heures par semaine et peine prendre ses jours de repos. On ne peut pas faire plus que ce quon fait, je ne vois pas comment , lche-t-elle, fatigue.

Comme de nombreux hpitaux franais, lhpital dOrlans (1 752 lits en 2016 et 5 354 employs) est confront des difficults budgtaires en partie dues aux conomies demandes chaque anne par les gouvernements successifs (1,6 milliard dconomies demand pour 2018). Ds fvrier, un plan de retour lquilibre va entraner Orlans la suppression de 75 postes, dont 50 de soignants. Nous navons pas le choix, assure le directeur de lhpital, Olivier Boyer. Si nous ne revenons pas lquilibre [financier], nous ne serons plus matres de la situation.

On travaille avec de lhumain

Mais, pour les soignants, logique financire et qualit des soins sont peu compatibles. Je naurais jamais cru devoir dire a de ma carrire, mais cette fois on va devoir accepter de faire moins bien , dplore une cadre de sant ayant requis lanonymat, qui prcise toutefois que la scurit des patients ne sera en aucun cas affecte.

Dans son service de 60 lits, infirmires et aide-soignantes accueillent ce discours avec dpit et rsignation. Au lieu de trois aide-soignantes, elles ne seront bientt plus que deux pour servir les repas trente patients, aider les plus handicaps manger, bouger, marcher, ou encore faire leur toilette. Ou bien aller aider dans dautres services en difficult, o elles ne connaissent pas forcment les procdures et les pathologies.

[Les patients] nous voient courir tout le temps , explique Camille*. Le podomtre quelle avait dans la poche jusqu rcemment lui a appris quelle parcourait frquemment 10 kilomtres durant sa journe de travail. Certains nous disent quils nosent pas nous appeler parce quon est dj trs occupes, mais ils ne devraient pas avoir penser a.

Le temps quelles passent auprs des patients leur semble dprci en raison de son manque de rentabilit . Incomprhensible pour ces aide-soignantes. Certains ne reoivent jamais de visites : on ne peut pas les laisser seuls, mme si ce temps ne rapporte pas dargent ! sinsurge Myriam*, aide-soignante depuis quatre ans. Elle fait rfrence au systme de la tarification lactivit (T2A), qui rmunre lhpital en fonction des actes mdicaux raliss et pousse les soignants toujours augmenter leur activit. Le moral, cest important aussi dans une gurison. On travaille avec de lhumain, il ne faut pas loublier.

Un jour, on passera ct de quelque chose

Les conomies demandes suscitent autant damertume chez les infirmires, qui ne sont pourtant pas concernes par les rductions de postes. Elles sont deux pour trente patients, et assurent ne plus avoir le temps de manger.

Dans leurs blouses blanches liser bleu, elles passent de chambre en chambre pour donner les traitements, prendre les constantes, faire les visites avec les mdecins, vrifier les prescriptions, remplir les papiers dentre et de sortie Sans compter les sollicitations permanentes : les alarmes, dclenches en continu par les patients ou les tlphones, qui sonnent plusieurs fois par heure. Cest lappel dune famille prenant des nouvelles dun proche, dun mdecin des urgences cherchant un lit pour un patient, ou dun malade qui na pas pu avoir de secrtaire pour une prise de rendez-vous.

Avec laide-soignante en moins, on va nous demander des tches en plus, et on va rcuprer celles quelles nous aidaient faire, anticipe Adle*. Un jour, on va finir par passer ct de quelque chose, force de faire mille choses la fois, et il se passera un truc grave.

Jai depuis longtemps le sentiment davoir bcl mon travail quand je rentre chez moi

Plus loin dans le couloir, Corinne*, sa collgue, opine. Infirmire en fin de carrire, elle a vu la charge de travail augmenter continment bien avant les rcentes suppressions de postes. Jai depuis longtemps le sentiment davoir bcl mon travail quand je rentre chez moi, regrette-t-elle. Lhpital est devenu une entreprise dans laquelle on fait du travail la chane. Elle navait pourtant pas choisi le service public pour rien .

Le temps, nous lavons de moins en moins

Un discours que partagent largement les praticiens hospitaliers dOrlans. Ils nont pas non plus dplorer de suppressions de postes, mais ils connaissent un sous-effectif chronique en raison des difficults de recrutement. Aux urgences adultes, la docteure Anne Malet est formelle : son service, qui voit dfiler 200 patients par jour, aurait besoin dun tiers de mdecins supplmentaire. Mdecin urgentiste depuis prs de trente ans, elle a vu, malgr des attentes toujours croissantes, les moyens de lhpital se rarfier en raison des conomies imposes par les gouvernements.

En effet, les structures manquent pour accueillir un nouveau profil de patients plus gs, qui attendent le dernier moment pour venir et ont souvent besoin dune longue prise en charge , explique-t-elle. Les yeux au ciel, elle sagace de devoir passer des heures au tlphone pour trouver un lit un patient dans les services dj surchargs.

Lexamen, lentretien pour tablir les antcdents, restaurer lhistoire du patient tout a est ncessaire pour bien soigner mais prend beaucoup plus de temps avec les plus gs, dtaille-t-elle. Et ce temps-l, nous lavons de moins en moins.
Schizophrnie de lhpital

Des attentes croissantes, galement, en raison de la dsertification mdicale de la rgion Centre-Val de Loire, qui oblige les malades se tourner vers lhpital dOrlans. En neurologie, la docteure Canan Ozsancak les voit affluer en consultation, et se retrouve confronte la schizophrnie de lhpital .

On nous dit que les consultations ne rapportent pas dargent. [] Mais on est un service public, et on a tous fait le serment dHippocrate : comment dit-on non un patient en consultation, sachant quil ne verra personne dautre ?

De plus, ces tches mdicales qui surchargent dj le quotidien des mdecins sajoutent les tches administratives, encore alourdies par les suppressions de postes. Des secrtaires en moins, ce sont, par exemple, des compte-rendus taper soi-mme au dtriment du temps de soin, ou attendre plus longtemps.

Largent Largent du matin au soir : le docteur Willy Mfam en est cur. Pour ce chef de service anesthsie-ranimation, lhpital public nest vu que comme une charge , et les soignants comme la variable dajustement . Pour lui, comme pour ses collgues, ce sont avant tout les valeurs du service public galit dans laccs et face aux soins qui sont attaques par les rformes successives de lhpital.

Quest-ce que le service public de la sant ? Cest cette question que Willy Mfam attend dsormais une rponse prcise de la part du gouvernement. A dfaut, a va craquer , prdit Canan Ozsancak. Et on na pas de parachute.

Le Monde