Football : Lille, la violence nest pas que sur le terrain



Des supporteurs lillois sen sont pris physiquement leurs joueurs. Mais le projet du LOSC raconte une autre forme de violence, conomique celle-l, avance notre journaliste Alexandre Pedro.

Chronique. Mme aussi stupide quintolrable et condamnable, la violence physique renseigne toujours sur ceux qui linfligent et ceux qui la subissent. Samedi soir, lors de la 29e journe de Ligue 1, des supporteurs ont frapp leurs propres joueurs. Il y a ce que disent les images et il y a le son. Les images montrent un groupe de 200 300 supporteurs du LOSC envahir la pelouse du stade Pierre-Mauroy aprs un match nul concd contre Montpellier (1-1) et, pour certains, sen prendre physiquement ceux quils encourageaient encore quelques minutes auparavant. Cette foule menaante hurle le mme mot dordre : Mouillez le maillot ! Soit le mantra prfr des supporteurs dont lquipe ne gagne plus. Lille, 19e et relgable malgr le 5e budget prvisionnel de Ligue 1, est bien dans ce cas-l.

Depuis que lhomme daffaires hispano-luxembourgeois Grard Lopez a repris le LOSC lt 2016, les supporteurs voient leur club voluer comme dans une mauvaise partie de Football Manager, moins quil sagisse dune mtaphore dun sport dans lequel le nolibralisme le plus assum tient les joueurs pour des actifs, sur lesquels on spcule avec largent de fonds vautours en une-deux avec des paradis fiscaux. Pour 70 millions deuros, treize recrues sont arrives dans le Nord en dbut de saison, venues dun peu partout (Argentine, Brsil, Cte dIvoire, Pays-Bas, Portugal). Jeunes et perfectibles, ils devaient progresser sous les ordres dun Marcelo Bielsa, caution technique et morale dun projet au nom peine ronflant : LOSC Unlimited .
Prudhommes et investisseur hongkongais

LArgentin allait bien valoriser ces actifs dnichs par le directeur sportif, Luis Campos, dj la manuvre Monaco. Et tant pis si les deux se dtestaient cordialement. On tait dans du trading purement capitalistique, mais Grard Lopez vendait un projet gagnant-gagnant, promettant football lch et Coupe dEurope aux fans et des ronflantes plus-values lors des prochains mercatos ses investisseurs. Pas vraiment convaincue par le montage financier de Lopez, la Direction nationale du contrle de gestion (DNCG), le gendarme financier du football franais, a interdit le LOSC de recrutement et le menace dune rtrogradation administrative, qui pourrait sajouter celle sur le terrain. Bielsa a t dbarqu et rclame plus de 18 millions son ancien patron, mais le technicien argentin a perdu la premire manche juridique devant le tribunal de commerce de Lille, la deuxime devant se jouer mardi 13 mars devant les prudhommes.

On en est l. Selon une information de Canal+, Lopez recevait samedi dans sa loge un investisseur hongkongais providentiel pendant que sur le terrain, ses actifs taient protgs des coups de leurs supporteurs par les stadiers.

Ces joueurs forment une arme mexicaine en droute dirige par Christophe Galtier. Pour situer la logique du projet, disons que sa vision du football et celle de Marcelo Bielsa sont aussi proches que les cinmas de Fabien Onteniente et dIngmar Bergman. On demande ces joueurs de sauver la peau dun club qui ne sappartient plus. Les voil coincs entre des dirigeants probables fossoyeurs dune histoire le LOSC, successeur de lOlympique lillois, dominait le football franais daprs-guerre et des supporteurs qui sen disent les derniers garants. Mme sils ne sont que de passage, ces joueurs ont livr samedi un match avec leurs limites et doutes du moment mais avec tout le professionnalisme possible. Ils ont men contre une quipe mieux classe (6e) avant de se faire rejoindre. On appelle a le football. Sauf que certains ne lentendent pas ainsi.

La suite logique et inexorable du flou financier

Dimanche aprs-midi, un communiqu des ultras du groupe de supporteurs Dogues Virage Est (DVE) assumait les dbordements tout en condamnant les violences. Il en donnait les causes : Ces vnements sont la suite logique et inexorable du flou financier entourant le club et de linvestissement personnel irrgulier ou inexistant de la majorit des joueurs.

Propuls capitaine 24 ans et garant de lidentit dun club quil na rejoint quen 2015, Ibrahim Amadou tentait tant bien que mal de recoller les morceaux. De comprendre tout en condamnant.

Quils soient dus, je suis tout fait daccord, mais ils auraient pu exprimer leur mcontentement autrement. Ceux qui veulent nous soutenir jusqu la fin de saison sont les bienvenus au stade. Pour les autres, ce nest pas la peine de revenir.

La justice devrait sen charger elle-mme aprs les diffrentes plaintes dposes par la direction lilloise. Amadou a, lui, neuf matchs pour encore un peu mouiller le maillot avant dtre vendu cet t pour 15 millions ou plus un club anglais. Il contribuera alors rembourser un peu les emprunts obligataires de Lux Royalty, la holding luxembourgeoise qui dtient le LOSC. Les supporteurs, et peut-tre mme ceux qui lont menac samedi dernier, regretteront le dpart de celui qui aura fait son boulot le mieux possible.

Le Monde