Le XV de France se défend



Au terme d’un match très brouillon, l’Angleterre a perdu contre la France. Ce résultat impossible à imaginer au coup d’envoi a justement et largement été qualifié d’« exploit » par la presse. Ce qui est une manière polie de féliciter des joueurs français méritants sans se leurrer sur l’avenir d’un collectif qui, d’abord, se bat contre ses propres insuffisances. Car la France joue mal et l’Angleterre déçoit.

La question d’un jeu ambitieux ayant été évacuée dès la prise de fonction de Jacques Brunel, celle de la victoire est devenue prioritaire et les moyens mis en œuvre pour y parvenir nous ont, samedi comme lors des précédents matchs du Tournoi, renvoyés plus de dix ans en arrière. À l’époque, Bernard Laporte était entraîneur et la défense était déjà le socle du jeu français, alors même que l’équipe possédait des joueurs offensifs de talent. La France, désormais sélection de second rang sur l’échiquier ovale, doit, pour espérer barrer la route des équipes qui visent le titre mondial en 2019, en premier lieu, défendre, ou plutôt « se défendre ». Il ne s’agit plus d’entrer sur la pelouse en voulant développer au maximum les qualités individuelles des joueurs à travers un système conçu pour eux (comme l’Irlande ou l’Écosse, par exemple), mais bien d’étouffer toute fantaisie pour se concentrer sur la destruction du jeu adverse. Cette entreprise demande une énergie folle, voire désespérée, et elle est le lot des équipes, justement condamnées à l’« exploit ». Devoir se hisser pendant un court laps de temps au niveau d’un adversaire supérieur et espérer un coup du sort pour l’emporter, c’est ainsi que la France avait battu les All Blacks en 2007 à Cardiff en quart de finale de la coupe du Monde contre tous les pronostics. Sans suite. Et c’est ainsi que le XV de France a battu une pâle Angleterre. Et c’est ainsi qu’il faudra s’habituer à la voir jouer, c’est-à-dire dans un système réduit au sein duquel les joueurs vont tenter de s’accrocher au score comme un épargnant à son assurance vie.

Ce jeu de « sacrifice » a une limite évidente : on ne peut remporter de grandes compétitions mondiales en jouant chaque match comme si c’était le dernier et en niant le jeu « avec » l’adversaire. Pour remporter un ou deux matchs dans le Tournoi, cela peut suffire. Au-delà, il faut savoir gagner en s’appuyant sur quelques joueurs affranchis qui, en confiance, techniquement, vont pouvoir casser le simple fil directeur d’une rencontre (cf. la charnière irlandaise Murray-Sexton). Dans ce sens, l’Écosse également est supérieure à la France. Certes, il lui arrive de perdre des matchs, mais elle est plus souvent en position de marquer que la France. D’ailleurs, ils ont passé trois essais aux Anglais et en ont gâchés tout autant samedi contre l’Irlande. La France marque peu, ou pas. Tout confondu, l’attaque écossaise est plus dangereuse que la défense française. Même l’Italie (sans aucune victoire cette année) marque plus d’essais que la France.

La France a donc battu l’Angleterre qui n’est plus formatée pour jouer le jeu d’avants qu’elle pratiquait dans les années Woodward. Eddie Jones a voulu appliquer la synthèse sudiste aux Anglais pour pouvoir rivaliser avec – battre – la Nouvelle-Zélande, l’Australie et tous prétendants putatifs au Trophée Webb Ellis. Aussi, l’Angleterre, comme contre l’Écosse, a été contrainte par la France de renouer avec des gammes rustiques et il semblerait qu’elle en ait perdu l’habitude ou le goût. Les Anglais ont même dû recourir pour s’entraîner à la rudesse ancestrale du pack géorgien pour retrouver quelque assurance dans ce secteur ingrat. Las. Bousculée dans les rucks et prise sur la largeur du terrain, elle n’a que rarement eu suffisamment d’air pour déployer le jeu de passes que les Gallois leur avaient autorisé. Après un essai de pénalité et un carton jaune offert par Anthony Watson, le XV de France s’est évertué à tenir l’écart, échouant à marquer sur des actions simples à jouer. Et il s’en est fallu de peu pour que dans les dernières minutes les Anglais remportent un match qu’ils ont loupé. C’est la magie du Tournoi. Le week-end prochain, sur la base de ces petits calculs, la France peut même terminer la compétition à la deuxième place ou… à l’avant-dernière. Ce qui dit bien à quel point on ne sera pas plus avancé, à quel point on ne maîtrise pas grand-chose.

Le Monde